• English
  • Français
Home Page | Mission, Vision & Strategy | Foundation | Management | Standardization Committee | Accreditation Body | Certification Bodies | Consulting Firms

Le Temps

Médias : le grand tournant de 2006

Par Guillaume Chenevière, Directeur de la Fondation Médias et Société

Cette année, pour la première fois, pas un élève de l’école de journalisme de Lille ne cite la presse écrite comme sa première source d’information. Tous s’informent sur Internet. Idem pour 60% des journalistes du « Guardian » à Londres.

Dans son best-seller, The Flat World, Thomas Friedmann note que les révolutions de l’ère numérique se déroulent pendant notre sommeil, sans que nous nous en apercevions. Il y a quelques semaines, à la rencontre News Exchange, on interroge 400 producteurs d’actualités télévisées : « Voyez-vous une concurrence dans YouTube ? » Sauf la BBC, tous répondent que non. Les signes d’une révolution dans le monde des médias se sont pourtant multipliés en 2006. Ils ne se limitent pas au succès de la presse gratuite et à l’entrés des télécoms sur le marché de la télévision. Prenons le temps d’observer. L’école de journalisme de Lille pose aux nouveaux étudiants une question rituelle : quelle est votre principale source d’information ? Cette année, pour la première fois, pas un apprenti journaliste ne cite la presse écrite, la radio ou la télévision. Tous s’informent par Internet.
À la même question, 60% des journalistes du quotidien anglais The Guardian donnent la même réponse. Le Guardian décide que son site web a désormais priorité sur le journal imprimé, et remet en cause tout le fonctionnement de sa rédaction. L’agence de presse Reuters ouvre un bureau sur Second Life pour être présent dans le « single space » réel/virtuel dans lequel vivent de plus en plus de gens, presque la moitié des Sud-Coréens par exemple. Convergence d’un nouveau type, Reuters propose des informations financières collectées et retransmises d’ordinateur à ordinateur, sans intervention humaine.
Le même Reuters investit dans un site de blogs Pluck/Blog-burst avec ce commentaire de Chris Ahearn : « Nous ne sommes pas de l’avis qu’on ne peut faire confiance qu’à un seul point de vue et que ce serait le nôtre. » Réflexion assez neuve dans le monde des médias !
Rupert Murdoch rachète MySpace pour un demi-milliard de dollars et le laisse suivre son chemin sans changement. Le plus grand patron des médias du monde gère désormais un système de communication horizontale où des consommateurs parlent à d’autres consommateurs, sans contenu professionnel et sans lien avec les médias conventionnels de NewsCorp.
Autre révolutions de l’année, le démarrage d’Al Jazeera English, version internationale de la chaîne satellitaire du Qatar. Le mauvais traitement par les Américains des prisonniers soupçonnés de terrorisme n’a fait la une des médias du monde que quand Al-Jazira a diffusé en boucle les photos d’Abou Ghraib et obligé la Maison-Blanche à réagir. Briser la maîtrise anglo-saxonne de l’agenda global des médias est devenu un objectif réaliste. C’est ainsi que MySpace est concurrencé par le coréen Cyworld, Google par des opérateurs européens et russes, etc.
Pour l’heure, la googlisation de tous les contenus médiatiques - mot, sons, images fixes et animées – se confirme par l’acquisition de YouTube. Plusieurs médias prennent aujourd’hui conscience que, sur le marché publicitaire en ligne, la principale concurrence n’est pas celle des autres médias, mais celle de Google et des portails globaux (Yahoo, MSN, AOL).
La presse américaine est la première victime de cette compétition nouvelle. Le démantèlement du groupe Knight-Ridder annonce d’autres bouleversements. Un manque à gagner de 5 milliards de dollars se dessine à l’horizon des cinq prochaines années.
Au Royaume-Uni, en matière de dépenses publicitaires, Internet dépasse déjà la radio et la télévision s’interroge. ITV a perdu près de 20% de recettes ces derniers mois par rapport à la même période en 2005. Selon une enquête de l’Ofcom britannique, la génération des 16-24 ans réduit sa consommation de télé de sept heures par semaine au profit d’Internet.

Un nouvel univers se dessine. Sa caractéristique majeure est l’accroissement exponentiel du pouvoir et de la compétence des lecteurs, auditeurs et téléspectateurs. Devenus eux-mêmes producteurs de contenus médiatiques, leurs choix se démultiplient à l’infini. Emily Bell, directrice des contenus numériques au Guardian note que « les nouveaux publics ne seront pas nécessairement séduits par les talents qui ont fait leur preuve ailleurs et auparavant ».
Dures réalités pour les faiseurs traditionnels de mode et d’opinion. Un nouveau journalisme est nécessaire pour relever de nouveaux défis. Comment transmettre une information de qualité à des lecteurs « plus intéressés par la cuisine et l’aménagement de leur intérieur que par le Hezbollah et les tremblements de terre » ? Cette formule est du rédacteur en chef du quotidien brésilien Zero Hora, qui consulte chaque jour un échantillon de ses lecteurs sur le contenu du journal.
Comment maintenir un espace de débat démocratique ouvert quand l’heure est au monologue narcissique des blogs, des vitrines personnelles de MySpace, Cyworld, ou YouTube, et des expériences virtuelles de Second Life ? Sans oublier le développement de communautés d’intérêts partagés qu’Internet facilite et nourrit à une échelle inconnue jusqu’ici. On nous rabat les oreilles de la convergence, dit Emily Bell, mais ce sont les plates-formes qui convergent, pas les gens.
Il y a plusieurs réponses aux changements de paradigme qui s’amorcent. Dans le domaine de la presse, The Economist envisage la disparition progressive des journaux moyens au profit de l’hyperlocal et du très haut de gamme, ce dernier attirant une clientèle globale et bénéficiant de soutiens publics ou privés pour des services d’intérêt général.
Le Guardian, financé par une Fondation à but non lucratif, est le paradigme de cette deuxième catégorie. Il vaut la peine de se pencher sur le changement radical auquel se soumet cette publication bicentenaire, l’une des références mondiales de la qualité journalistique. Au cours de l’été 2006, le Guardian a passé au « Web d’abord ». Les articles paraissent sur le Web avant d’être imprimés. Le site du Guardian propose des bulletins d’information mis à jour toutes les quinze minutes 24 heures sur 24 et un ensemble très sophistiqué de blogs, de podcasts et de films. Le Guardian est particulièrement fier de ses blogs, publiés sans contrôle éditorial préalable, mais dont les auteurs doivent être identifiés, comme le courrier des lecteurs. Les commentateurs professionnels du journal y sont placés sur le même pied que les lecteurs. Emily Bell : « Nos lecteurs ont de l’appétit pour l’interaction, aussi bien avec nos journalistes qu’entre eux, et nous découvrons de nouveaux talents parmi nos collaborateurs. » Elle veut maintenant « faire passer les communautés interactives des marges du site vers son centre » et développer les techniques du Web 2:0 pour multiplier des « services transparents, accessibles et utiles ».
Pour Carolyn McCall, directrice du Guardian Media Group, les mouvements sismiques qui affectent l’industrie des médias justifient d’aller à contre-courant des 185 années d’existence du journal. 80% des collaborateurs comprennent la nécessité du changement, la plupart approuvent les innovations en cours, mais un tiers seulement pensent que leur entreprise est suffisamment innovante pour y faire face. Un vaste programme d’ateliers de formation et de consultation a été mis sur pied dans le but d’opérer le « changement culturel nécessaire à l’ère digitale ».

En optant pour le Web plutôt que pour le papier, le Guardian est devenu un média global, au même titre que BBC World ou Al Jazeera English. Pour le rédacteur en chef, Alan Rusbridger, il s’agit de « discuter sérieusement de choses sérieuses entre gens intelligents tout autour du globe ».
La révolution du Guardian pour se mettre en phase avec la communication du XXIe siècle met en avant la qualité journalistique. Les 13 millions d’usagers du Guardian Online doivent pouvoir lui faire confiance. Le Guardian est le premier média du monde à faire vérifier chaque année par un expert indépendant qu’il met réellement en pratique les valeurs dont il se réclame.
Fera-t-il école ? Ce n’est pas exclu. Cette année, des professionnels du monde des médias de toutes les régions du monde se sont mis d’accord sur les bonnes pratiques de la qualité médiatique et une dizaine de médias appliquent désormais la norme universelle de qualité lancée par la Fondation suisse Médias et Société.

 
< Prev   Next >
 
About Us
| © 2003-2009 Media and Society Foundation
4294967295