Le Temps
Vendredi 27 mai
2005
Les médias face à la manipulation croissante des opinions
Guillaume
Chenevière, président du Conseil mondial de la radio-télévision, directeur de la Fondation Médias
et société, revient du sommet des médias électroniques de Kuala Lumpur.
Où
vont les médias? D'un côté, ils sont instrumentalisés. Pour Ludovic Monnerat, dans ces colonnes,
l'action conjuguée de soldats-bloggers et de journalistes militants mine leur crédibilité. La manipulation
des médias, dont l'administration Bush et le gouvernement Blair ont donné des exemples frappants, renforce cet
argument. Pour le journaliste anglais John Pilger, la notion même de médias équivaut désormais à
«contrôle de l'information».
D'un autre côté, les nouvelles technologies donnent le
pouvoir au public. Selon Rupert Murdoch, «les gens veulent contrôler les médias au lieu d'être
contrôlés par eux». Richard Sambrook, directeur de l'information de la BBC, disait la semaine dernière
à l'Asia Media Summit que BBC World devient le vecteur d'une «conversation globale», d'un «forum
interactif mondial» autour des événements rapportés.
Les médias ont-ils encore un
pouvoir? Sont-ils de simples outils au service du consommateur-roi et/ou hélas de gouvernements manipulateurs? L'Asia
Media Summit, qui se déroule chaque année à Kuala Lumpur (Malaysia), est le lieu privilégié de ce
type d'interrogations. Il a réuni 400 délégués d'organismes de radiodiffusion de 65 pays
d'Asie-Pacifique, d'Afrique et du monde arabe, mais aussi d'Europe et d'Amérique, pour un «sommet global
situé en Asie», selon la formule de Shashi Tharoor, secrétaire général adjoint des Nations unies.
Vu de Kuala Lumpur, les médias jouent un rôle moteur dans les mutations sociales du XXIe siècle.
«Ils ont plus de pouvoir que les gouvernements eux-mêmes.» Ce qui explique la propension des gouvernements à
les contrôler toujours et encore, bien que les nouvelles technologies rendent ce contrôle aléatoire.
L'exemple de la couverture des catastrophes naturelles montre que l'utilité sociale des médias est
fonction de la relation de confiance qu'ils établissent avec le public, elle-même fondée sur leur
crédibilité.
La radio-télévision publique de Hongkong a joué un rôle-clé
dans la lutte contre la grippe aviaire, d'abord en révélant, malgré les dénégations
officielles, la gravité de la situation, ensuite en mettant l'accent moins sur les carences des autorités que sur
les informations réellement utiles aux citoyens. Pour Maria Cheng, de l'OMS, «un bon équilibre entre des
informations sûres et une critique des institutions publiques est le meilleur service qu'une société puisse
espérer de ses médias». La tragédie du tsunami a amené les radiodiffuseurs des pays directement
concernés à quitter le terrain de l'émotion pour se focaliser sur des information pertinentes on time.
Le retard considérable – huit à douze heures – avec lequel les TV européennes ont
découvert le tsunami rappelle que l'information instantanée n'est pas l'apanage de tous. Le
rééquilibrage des sources d'information du monde globalisé est désormais à l'ordre du
jour.
Ceux qui se contentaient jusqu'ici d'une information internationale dominée par les Anglo-Saxons
veulent renverser la tendance. En imposant un point de vue non-occidental sur la guerre d'Irak, Al-Jazira est devenue l'un
des «grands». Cela lui donne des ailes: sa version anglophone, avec des studios en Asie, aux Etats-Unis et en Europe,
rivalisera avec BBC et CNN sur leur propre terrain. Elle fait aussi des émules: les Chinois lancent CCTV-9, un concept
international neuf, et SABC, une chaîne d'information africaine en anglais.
De leur côté, les
puissances occidentales multiplient les efforts pour s'adresser directement au monde musulman. Les programmes en arabe
d'origine américaine et anglaise se développent à vive allure.
Face aux enjeux de la communication
globale, l'information indépendante, crédible, a-t-elle encore ses chances? Côté négatif,
l'attitude ambiguë de l'administration Bush vis-à-vis des médias et le prix élevé qu'a
payé la BBC pour son indépendance pendant la guerre d'Irak ne passent pas inaperçus dans les pays du Sud.
Ils renforcent les tendances autoritaires de ceux qui voient les médias comme des courroies de transmission.
Côté positif, l'Asia Media Summit a révélé une prise de conscience, au sein de plusieurs
gouvernements, que seuls des médias crédibles, donc indépendants, sont utiles au développement des
sociétés qu'ils desservent. La démultiplication des sources et des supports d'information conforte ce
point de vue. Certains gouvernements prennent le risque de l'indépendance médiatique. Aboul Rahman Panjshiri, de la
Radio-Télévision d'Afghanistan, brandit le document officiel décidant la transformation de ce média
d'état en service public autonome. Même signal en Mongolie.
Mais l'indépendance des
médias ne suffit pas à leur crédibilité; demeure la question de la qualité, qui sous-tend ces
jours-ci le conflit entre Newsweek et la Maison-Blanche. Pour répondre aux accusations (parti pris, éthique douteuse)
dont sa chaîne est l'objet, Wahad Khanfar, directeur d'Al-Jazira, a mis en place un contrôle extérieur
indépendant de sa qualité rédactionnelle. La Fondation suisse Médias et société, que je
représentais à l'Asia Media Summit avec Alain Modoux, propose un processus volontaire de certification ISO de la
qualité des médias, fondé sur des critères purement professionnels et sur un contrôle
indépendant et neutre, excluant toute intervention gouvernementale. Des radiodiffuseurs de vingt pays ont participé
à un atelier pour approfondir cette méthode helvétique.
L'évolution des médias
électroniques, première source d'information et de divertissement du plus grand nombre, est un enjeu crucial du
monde globalisé. Arriveront-ils à plus d'indépendance, de qualité et de crédibilité, au
service des citoyens? L'Asia Media Summit veut y croire, mais le danger d'une manipulation croissante des opinions, rendue
plus subtile par les nouvelles technologies, n'est pas écarté.
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