Le Monde
Vendredi 29 Octobre
2004
Le gouvernement espagnol pose des limites à la "télé-poubelle"
En Espagne, les chaînes et les autorités publiques sont parvenues à un accord pour exclure les programmes
violents entre 6 heures et 22 heures.
Madrid de notre correspondante
Le gouvernement espagnol et les
principales chaînes de télévision nationales (RTVE, Tele 5, Antena 3 et Sogecable) sont parvenus, mardi 26
octobre, à un accord de "corégulation", pour éliminer la "télé-poubelle" entre
six heures du matin et dix heures du soir, tranche horaire pendant laquelle les jeunes sont nombreux devant les écrans.
Les critères précis de cet accord seront établis dans les prochaines semaines par un groupe de
travail qui va se constituer dès cette semaine, et qui devrait comporter des représentants du gouvernement, des
chaînes et des associations d'usagers. L'accord devrait entrer en vigueur dès Noël. Pour s'assurer du
respect de ces règles, une commission de suivi sera mise en place, à laquelle participeront des associations
d'usagers.
Le gouvernement, par la voie de sa vice-présidente, Maria Teresa Fernandez de la Vega,
assure qu'il n'essaie pas d'intervenir dans les programmes ou de se poser en censeur : "Ce n'est pas notre
mission et ce n'est pas dans nos objectifs." Son désir, affirme-t-elle, est déjà de faire respecter la
loi existante. Des amendes sont prévues pour les contrevenants, qui peuvent atteindre 600 000 euros. Pour les infractions
très graves, la suspension, voire l'annulation, de la licence accordée à l'opérateur peut
être décidée. Mais ces dispositions n'ont jusqu'à maintenant pas été
appliquées.
Le gouvernement, cependant, ne compte pas s'arrêter là : il étudie une
réforme de la télévision publique, la création d'un Conseil de l'audiovisuel et une nouvelle loi
régulant l'audiovisuel.
Les chaînes espagnoles, aujourd'hui, sont beaucoup moins soucieuses
de ne pas choquer les téléspectateurs que leurs homologues françaises. Ainsi, les journaux
télévisés n'hésitent pas à diffuser des images violentes et sanglantes, sans avertissement
préalable. Après les attentats du 11 mars à Madrid, par exemple, les reportages avaient été
particulièrement crus. Les chaînes ont, depuis, corrigé le tir : saisies d'une demande de l'Association
des victimes du terrorisme, elles ont accepté de ne plus émettre d'images des victimes de ces attentats.
Les émissions vedettes des chaînes espagnoles sont également souvent très racoleuses : des
présentatrices aux profonds décolletés animent des débats où l'on parle de viol, où
l'on accuse telle ou telle personne de ne pas avoir payé sa femme de ménage, d'avoir battu sa femme, de se
droguer...
Les "talk-shows" sont un lieu privilégié pour les hurlements, les
dénonciations, où des rescapés des émissions de télé-réalité et des chanteurs
de variétés moyennement célèbres constituent le gros des invités.
Or ces
émissions, a priori destinées aux adultes, ont aussi pour spectateurs les enfants. Les Espagnols de moins de 14 ans
sont, avec les Anglais, les plus gros consommateurs de télévision en Europe : ils restent en moyenne 218 minutes par
jour, soit 3 heures et 40 minutes, devant le petit écran, alors qu'ils passent environ cinq heures par jour à
l'école. Étant donné les horaires de vie des Espagnols, plutôt couche-tard, 10 % des moins de 6 ans
continuent à regarder la télévision après 21 heures et 800 000 jeunes de moins de 14 ans sont encore
collés au téléviseur après 22 heures, moment à partir duquel les chaînes sont
autorisées à émettre des programmes à contenus violents ou sexuels.
Les parents
interviennent peu. Selon une enquête menée en juillet 2004 par une association d'usagers auprès de 900
familles, 40 % ne changent pas de programme si des images choquantes défilent à l'écran et à peine 30
% parlent avec leurs enfants de ce qu'ils ont vu. Près de 80 % d'entre eux, toutefois, demandent la création
d'une instance officielle de régulation et de contrôle.
Par ailleurs, la programmation
destinée au jeune public est quasiment inexistante, en dehors des dessins animés du samedi et du dimanche matin. Les
enfants regardent donc des programmes destinés aux adultes. Ce sont eux qui font le succès de séries espagnoles
où les enfants et les adolescents ont la part belle. Et la fin de soirée offre des programmes d'une
médiocrité inégalée : c'est l'heure des émissions de cœur, les plus regardées
et les plus rentables.
Martine Silber
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